La Déclaration

Déclaration internationale sur l’apartheid de genre et ses conséquences destructrices

Language: French

15 août 2026

Nous, soussignés, expert(e)s internationaux en droit et droits humains, rassemblés de nombreuses régions du monde par notre engagement commun en faveur des droits humains des femmes et des filles, émettons la Déclaration internationale suivante sur l’apartheid de genre et ses conséquences destructrices,

Rappelant que, conformément à la Charte des Nations Unies (l’ONU), à la Déclaration universelle des droits de l’homme, au Pacte international relatif aux droits civils et politiques, au Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, ainsi qu’à la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, les États parties ont l’obligation d’interdire la discrimination à l’égard des femmes et des filles et de garantir la jouissance égale des droits,

Déplorant que la discrimination à l’égard des femmes et des filles reste omniprésente à travers le monde et, dans certains contextes, atteigne même le niveau de l’apartheid de genre, un système et mode de gouvernance institutionnalisés de jure entraînant des répercussions particulièrement graves et intergénérationnelles sur les droits humains,

Constatant, avec une profonde inquiétude, que, depuis août 2021, au moyen de centaines de décrets et de soi-disant lois appliqués par des institutions discriminatoires telles que le ministère de la Promotion de la vertu et de la Prévention du vice, les Talibans ont privé les femmes et les filles afghanes de la plupart des droits humains protégés par les traités dont l’Afghanistan est partie prenante,

Notant en outre, avec la même inquiétude, les efforts internationaux visant à normaliser les Talibans, notamment par la reconnaissance officielle et la complicité dans leur pratique de l’apartheid de genre,

Reconnaissant les décennies de plaidoyer et de leadership des défenseuses des droits humains dans toutes les régions concernées, y compris en Afghanistan, qui ont utilisé le concept d’«apartheid de genre» pour lutter contre l’oppression fondamentaliste systématique des femmes et des filles,

Soulignant que des États de diverses régions ont qualifié la situation en Afghanistan d’«apartheid de genre» et ont soutenu la codification de l’interdiction de l’apartheid de genre dans le projet de Convention sur la prévention et la répression des crimes contre l’humanité,

Rappelant que, dès 1999, le Rapporteur spécial des Nations Unies sur l'élimination de toutes formes d'intolérance et de discrimination fondées sur la religion ou la conviction, Abdelfattah Amor de la Tunisie, avait qualifié l’oppression des femmes et des filles par les Talibans de «système d’apartheid »,

Prenant note des déclarations du Secrétaire général des Nations Unies, António Guterres; du Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, Volker Türk; de la Directrice exécutive d'ONU Femmes, Sima Bahous de Jordanie; du Rapporteur spécial des Nations Unies sur la situation des droits de l’homme en Afghanistan, Richard Bennett; du Comité CEDAW; et du Groupe de travail des Nations Unies sur la discrimination à l’égard des femmes et des filles qui ont appelé à codifier l’interdiction de l’apartheid de genre dans le droit international,

Reconnaissant celles et ceux qui ont combattu, avec succès, le fléau de l’apartheid en Afrique australe au XXe siècle, ainsi que le rôle capital du droit international et de l’action internationale concertée dans le soutien à leur lutte de première ligne contre les vestiges de l’oppression coloniale,

Rappelant que cette année marque le 70e anniversaire de la marche de 20 000 femmes sud-africaines de tous horizons contre le système de l’apartheid et, plus particulièrement, contre lois sur les passeports intérieurs, démontrant ainsi que l’apartheid a toujours été une question de genre et qu’il affecte les femmes et les filles de manière spécifique,

Faisant écho aux paroles de l’éminente militante anti-apartheid et ancienne première dame d’Afrique du Sud, Graça Machel, selon lesquelles la situation sous le régime des Talibans en Afghanistan «est une forme d’apartheid, qui est un apartheid de genre »,

Faisant également écho à la lettre du 21 février 2024, signée par des dizaines d’éminent(e)s militant(e)s sud-africain(e)s contre l’apartheid, dont d’ancien(ne)s juges de la Cour constitutionnelle, qui soutiennent la codification de l’apartheid de genre et expliquent qu’«[é]largir la définition du crime d'apartheid pour y inclure la dimension de genre permettrait une approche mondiale structurée, sensible aux systèmes institutionnalisés de domination et d'oppression des femmes, des filles et des autres personnes »,

Attirant l’attention sur l’utilisation du cadre de l’apartheid de genre en lien avec la situation en Afghanistan et sur le soutien à sa codification par des parlementaires, d’ancien(ne)s président(e)s, des organisations phares de la société civile de premier plan, des lauréates du prix Nobel, ainsi que des juges et des procureurs de cours et tribunaux pénaux internationaux, nombreux à figurer parmi les centaines de signataires d’une lettre de mars 2023, et d’un mémoire juridique d’octobre 2023 adressés aux États membres de l’ONU par la campagne mondiale « End Gender Apartheid » (Mettre fin à l’apartheid de genre),

Convenant de ce qui précède et concluant que le régime Taliban en Afghanistan constitue l’exemple par excellence de l’apartheid de genre, et que son interdiction devrait être codifiée en droit international,

Soulignant la déclaration du Rapporteur spécial des Nations Unies sur la situation des droits de l’homme en Afghanistan selon laquelle les Afghanes ont souligné que le terme d’apartheid de genre « est celui qui décrit le mieux l’ensemble des différents préjudices transgénérationnels dont ils ont été victimes  »,

Affirmant l’importance d’une approche intersectionnelle, centrée sur les victimes et les survivantes, pour lutter contre l’apartheid de genre,

Et

Soulignant que le droit international interdit et criminalise explicitement tant l’apartheid racial que la persécution raciale, afin de remédier à des situations spécifiques d’oppression systémique,

À l’issue d’une série de réunions d’experts et de consultations, nous adoptons par la présente les principes suivants:

  1. L’apartheid de genre est défini comme des actes inhumains commis dans le cadre d’un régime institutionnalisé d’oppression systématique et de domination d’un des genres sur tout autre genre ou sur tous les autres genres et dans l’intention de maintenir ce régime.
  2. L’apartheid de genre constitue une grave violation du droit international et des droits humains, ainsi qu’un crime contre l’humanité. Il s’agit d’une situation illégale dont les États et les acteurs non-étatiques concernés doivent être tenus pour responsables et que tous les États, ainsi que les Nations Unies, doivent avoir l’obligation internationale de prévenir, de réprimer, de punir et d’éradiquer.
  3. L’interdiction de l’apartheid de genre devrait être codifiée, sans délai et de manière explicite, dans le droit international, notamment dans la Convention pour la prévention et la répression des crimes contre l’humanité, ainsi que dans le droit national des États du monde entier.
  4. Les auteurs présumés d’apartheid de genre devraient être traduits en justice, conformément au droit international et ses victimes avoir droit à un recours effectif.
  5. En vertu du droit international, l’apartheid de genre ne peut être justifié par des motifs culturels ou religieux. Il a été combattu, avant tout, par des personnes provenant des contextes religieux et culturels concernés, en particulier les défenseuses des droits humains en première ligne.
  6. La complicité, y compris l’aide ou l’incitation ou toute autre forme d’assistance à la pratique de l’apartheid de genre, est interdite par le droit international.
  7. Toute relation avec les auteurs d’apartheid de genre – qu’elle émane d’États, d’organisations internationales ou de sociétés transnationales – doit être soumise à un contrôle rigoureux fondé sur les droits humains, en particulier ceux des femmes, et ne saurait, en aucun cas, s’exercer de manière à laisser entendre une tolérance des abus.
  8. L’apartheid de genre aggrave considérablement les crises humanitaires et doit être aboli afin de permettre une réponse humanitaire adéquate. La distribution de l’aide sur la base de principes et sans discrimination est une question de vie ou de mort dans des situations de crise. La protection des droits humains et l’action humanitaire sont et doivent demeurer mutuellement renforcées.
  9. Les femmes et les filles fuyant des situations d’apartheid de genre doivent être présumées remplir les conditions pour obtenir le statut de réfugié.
  10. Codifier l’apartheid de genre constitue une priorité absolue. Cependant, les femmes vivant aujourd’hui dans des situations d’apartheid de genre ne peuvent attendre. La pratique persistante de l’apartheid de genre entraîne des conséquences graves, durables et intergénérationnelles, amplifiées par sa prolongation. Il est donc impératif de recourir immédiatement à une interprétation progressive du concept d’apartheid, notamment dans le droit international et national pertinent, afin de le combattre.
  11. Compte tenu des graves atteintes aux droits humains, la codification explicite de l’interdiction de l’apartheid de genre et l’interprétation progressive du droit international existant sont toutes deux nécessaires et constituent des stratégies complémentaires qui se renforcent mutuellement pour mettre fin à l’apartheid de genre.
  12. L’absence de réponse efficace à l’apartheid de genre, perpétuera de graves violations des droits humains, sapera le plaidoyer des femmes en première ligne face à ces systèmes d’oppression et compromettra les droits des femmes garantis au niveau international, partout dans le monde.

C’est pour ces raisons nous appelons à mettre immédiatement fin à l’apartheid de genre, notamment en Afghanistan,et à recourir pleinement au droit international, ainsi qu’à le développer, afin d’atteindre cet objectif.

* Cette traduction française du texte original en anglais de la déclaration utilise le terme “droits humains”, sauf lorsqu’il s’agit de citer un texte ou un titre en langue française qui emploie le terme “droits de l’homme.”

The French translation was supervised by Dr. Fatou Sow, with assistance from Amanda Feldman.

Signatories
All signatures are in an individual’s personal capacity. Titles are listed for identification purposes only.
Georges Abi-Saab
Honorary Professor of International Law, Graduate Institute of International Studies, Geneva; Former Judge Ad Hoc, International Court of Justice; Former Judge, Appeals Chamber of the International Criminal Tribunal for the former Yugoslavia and the International Criminal Tribunal for Rwanda
Hala Alkarib
Director, The Strategic Initiative for Women in the Horn of Africa (SIHA)
Waheeda Amien
Professor, University of Cape Town, Faculty of Law
Penelope Andrews
John Marshall Harlan II Professor of Law; Director, Racial Justice Project, New York Law School; First Black Dean at the University of Cape Town Faculty of Law (2016–2018); Former President, Law and Society Association
Zainah Anwar
founding Executive Director of Sisters in Islam and Musawah
Marzia Babakarkhail
Former Judge and Advocate
Manizha Bakhtari
Ambassador and Permanent Representative of Afghanistan to Vienna and International Organizations; Former Chief of Staff for the Ministry of Foreign Affairs of Afghanistan; Former Professor, Kabul University
Karima Bennoune
Lewis M. Simes Professor of Law, University of Michigan Law School, Former UN Special Rapporteur in the field of cultural rights (2015-2021)
Laurence Boisson de Chazournes
Distinguished Senior Fellow and Visiting Professor of International Law, Graduate Institute of International Studies and Development; Professor, University of Geneva
Roya Boroumand
Co-Founder and Executive Director of the Abdorrahman Boroumand Center for Human Rights in Iran
Terry Boullata
Palestinian Human Rights Defender
Charlotte Bunch
Distinguished Professor Emerita, Rutgers University; Founder, Center for Women’s Global Leadership
Roberta Clarke
Chair, Executive Committee of the International Commission of Jurists; Former Commissioner, President, Rapporteur for the Rights of Women, Rapporteur on the Rights of LGBTI Persons, and Rapporteur on Human Rights Defenders at the Inter-American Commission on Human Rights (2022-2025)
Radhika Coomaraswamy
Former and first UN Special Rapporteur on violence against women (1994-2003); Former Under-Secretary-General of the United Nations and Special Representative for Children and Armed Conflict (2006-2012)
Dr. Suraya Dalil
Permanent Representative of the Islamic Republic of Afghanistan to the United Nations based in Geneva (2015 – 2019); Former Afghanistan Minister of Public Health (2012 – 2014)
Wesahl Domingo
Associate Professor, School of Law, University of the Witwatersrand
Shirin Ebadi
Iranian Lawyer and 2003 Nobel Peace Prize Winner
Yakin Ertük
Professor Emeritus; UN Special Rapporteur on violence against women (2003-2009)
Alda Facio
Former Member, UN Working Group on Discrimination against Women and Girls (2014-2020)
Stephanie Farrior
Former Legal Director, Amnesty International
Hannah Garry
Clinical Professor of Law, Faculty Director, Gilbert Global Justice & Human Rights Center, University of Southern California Gould School of Law
James Thuo Gathii
Wing-Tat Lee Chair in International Law, Professor of Law, Loyola University Chicago School of Law
Justice Richard Goldstone
Former Justice of the Constitutional Court of South Africa (1994-2003); Former Chief Prosecutor of the International Criminal Tribunals for the Former Yugoslavia and Rwanda
Pablo de Greiff
First United Nations Special Rapporteur on the promotion of truth, justice, reparation and guarantees of non-recurrence (2012-2018), Senior Fellow, Center for Human Rights and Global Justice, School of Law, New York University
Mozn Hassan
Co-founder and Executive Director, Nazra for Feminist Studies, Egypt
Yoko Hayashi
Former Chairperson, UN Committee on the Elimination of All Forms of Discrimination against Women
Baroness Helena Kennedy
LT KC, Director, International Bar Association's Human Rights Institute
Justice Sisi Khampepe
Former Justice of the Constitutional Court of South Africa (2009-2021); Chancellor, University of Pretoria
Fawzia Koofi
Former Deputy Speaker of Parliament of Afghanistan; Former peace negotiator; President of the Board, Women For Afghanistan
Viviana Krsticevic
Executive Director, Center for Justice and International Law; Co-Founder, Gqual Campaign; Member, Independent International Fact-finding Mission on the Islamic Republic of Iran
Marina Mahathir
Writer and Activist
Haanya Malik
Project Coordinator at the Afghan Institute for Strategic Studies and translator of the Declaration
Prof. Dr. Elham Manea
Academic and Human Rights Defender
Gay J. McDougall
Former Vice Chair and 3-term Member, UN Committee on the Elimination of Racial Discrimination; Former UN Special Rapporteur on Minorities (2005-2011); Distinguished Scholar-in-Residence, Leitner Center for International Law and Justice, Fordham University School of Law
Juan E. Méndez
Professor of International Law (ret.), Washington College of Law – American University, Former UN Special Rapporteur on torture (2010-16)
Dr. Davood Moradian
Director General of the Afghan Institute for Strategic Studies
Dr. Denis Mukwege
President and Founder of Panzi Hospital and Foundation, Gynecologist, 2018 Nobel Peace Prize Laureate, Democratic Republic of the Congo
Nadia Murad
Nobel Peace Laureate and President of Nadia's Initiative
Elizabeth Odio Benito
Former Vice President of Costa Rica, Former President of the Inter-American Court of Human Right, Former Judge and Vice President of the International Criminal Court
Thandi Orleyn
Advocate of the Supreme Court of South Africa; Chair, Legal Resources Centre; Former National Director, Commission for Conciliation, Mediation and Arbitration; Former National Director, Independent Mediation Services of South Africa; Former Member, Competition Tribunal South Africa
Mikiko Otani
Former Chairperson, UN Committee on the Rights of the Child
Tamana Zaryab Paryani
Human Rights Defender; Founder of the Campaign to Stop Gender Apartheid in Afghanistan
Pragna Patel
Co-founder and Former Director, Southall Black Sisters; Director, Project Resist
Fausto Pocar
Professor of International Law Emeritus, Milan University; Former President of the International Criminal Tribunal for the former Yugoslavia and of the Appeals Chamber of the International Criminal Tribunal for Rwanda; Former President of the UN Human Rights Committee
Javaid Rehman
Professor of Islamic Law and Muslim Constitutionalism, Brunel University of London, United Kingdom
Mary Robinson
Former President of Ireland & former UN High Commissioner for Human Rights
Kenneth Roth
Former Executive Director, Human Rights Watch; Charles and Marie Robertson Visiting Professor at the Princeton School of Public and International Affairs
Justice Albie Sachs
Former Justice of the Constitutional Court of South Africa (1994-2009); Former anti-apartheid activist
Mariam Safi
Founder and Executive Director, Organization for Policy Research and Development Studies (DROPS)
Gita Sahgal
Writer, filmmaker and human rights advocate
Dr. Sima Samar
Former Chairperson, Afghanistan Independent Human Rights Commission; Visiting Scholar, Fletcher School of Law and Diplomacy, Tufts University
Dr. Habiba Sarabi
Former Governor of Bamyan Province and First Afghan woman provincial governor; Former Peace Negotiator - Islamic Republic of Afghanistan; Former Minister for Women’s Affairs; Member of WFA (Women Forum for Afghanistan)
Dr. Fatou Sow
Former Professor at the University of Dakar (retired); Former International Coordinator of the Network of Women Living under Muslim Laws; Co-founder of the Gender Institute at Council for the Development of Social Science Research in Africa (CODESRIA)
Melanne Verveer
Former US Ambassador for Global Women's Issues; Director, Georgetown University Institute for Women, Peace & Security
Zarqa Yaftali
Executive Director, Women and Children Research and Advocacy Network (WCRAN), 2026 Zayed Award for Human Fraternity Honoree
Dr. Ganna Yudkivska
Former Judge of the European Court of Human Rights (2010–2022); Vice-President, European Society of International Law